Les travailleurs sont fluorescents

La taxe sur les carburants a fait déborder le vase de toutes les inégalités. Les Gilet.te.s jaunes ne demandent pas pitié mais justice, elles et ils se signalent pour qu’on cesse de les considérer comme une simple variable d’ajustement pour engranger les profits, un trou dans le budget comptable, un poids, un coût; plutôt qu’une force vive, nécessaire et précieuse.

Par Lise Gaignard

Le gilet jaune est un vêtement de travail réfléchissant. Aujourd’hui on l’enfile volontiers pour envahir les beaux quartiers de la capitale devant la machine aveugle (et sourde) des gouvernements et des multinationales. « Le gilet de signalisation pas cher pour vous rendre visibles », comme le présente un site de vente de vêtements de travail, porte beau – même à vélo on se fait applaudir au passage! Les manifestants en choisissant ce « Gilet haute visibilité » pointent que le travail est invisible par nature; un couloir propre est un couloir, un couloir sale accuse tout de suite celles qui ne l’ont pas nettoyé, un café qui arrive à notre table n’interrompt pas la conversation en terrasse. Mais s’il tarde, oui. Une commande qui arrive à temps est une commande, une commande qui arrive en retard c’est un travailleur qui traine : « un évènement indésirable », comme on dit à l’hôpital en terme technocratique.

Et pourtant chacun d’entre nous dépend, au plus près de sa vie même, de personnes invisibles qui donnent sans cesse leurs forces vives  (aides-soignantes, infirmières, éducatrices de crèches, femmes de ménages, assistantes, pompier.e.s, caissières, etc.). La condition des ouvriers et des ouvrières et des employé.e.s s’est aggravée, toutes les recherches le montrent : contraintes de temps, intensification, vol des pauses et du temps de vestiaire dans le tour de passe des 35 heures, cadences toujours plus folles, etc. comme nous en avertit constamment la revue Santé et Travail, pour ne citer qu’elle. Le récent article de la Fondation Deniker nous informe la semaine dernière : 26% des femmes et 19% des hommes présentent « une détresse orientant vers un trouble mental », c’est-à-dire 1/5ème de la population active. « Surcharge, organisation de l’espace, perte de contrôle du temps, accumulation des problèmes professionnels et personnels » (personne âgée ou handicapée à charge, double journée des mères de famille, difficultés à payer l’entretien de ses proches, enfants sans emploi revenus au domicile de leurs parents, etc.). Pressions sont toujours plus fortes, revenus toujours plus minces.

 Ce sont les modes de production de services ou de biens qui organisent la société, la production de richesse et sa répartition.

Ils organisent aussi notre vie intime, au plus près de nos préoccupations, dans nos rêves autant que dans notre vie amoureuse ou familiale. Qu’on soit chômeu.se.r..s ou travailleu.se.r.s, nous somme fait.e.s de nos actes, de nos actions, de tous nos gestes. Depuis un mois, plutôt que d’augmenter leurs efforts pour ne pas devenir tous fo.lle.u.s à faire ce qu’elles et ils font comme elles et ils le font, plutôt que de pleurer et  réclamer en vain une « reconnaissance » de la part leurs supérieurs, plutôt que d’augmenter encore les demandes d’invalidité, les « classes laborieuses » s’insurgent.

On assiste au passage d’une demande de compassion à une demande de justice.

Le mouvement des Gilet.te.s Jaunes ouvre un paysage inattendu, aussi massif que convivial, à l’image de la coordination infirmière de 1988, dont on ne parle jamais et qui a pourtant donné lieu à une amélioration très consistante des conditions de travail (et de soins !) des infirmières (lien). Plus près de nous les infirmières des nombreux hôpitaux psychiatriques en grève depuis des mois, avec des styles de mobilisation très conviviaux, nous ont alertés et continuent de le faire sur les conditions d’accueil de leurs patients, elles ont grimpé sur le toit d’un service d’accueil et campaient l’été dernier, elles ont occupé les ronds-points autour d’un barbecue (équipées de gilets jaunes !) pendant des semaines. Il faut entre deux et quatre ans d’attente pour une première consultation psychiatrique pour un enfant en Indre et Loire… Trois ou quatre semaines d’attente pour une pose de stents dans les coronaires. C’est trop. Il fallait pourtant participer à grand peine à tout ça pour gagner à peu près sa vie, et voilà que les revenus baissent, les pensions de retraites, les allocations logement… la goutte des taxes sur le carburant a fait déborder le vase de l’accroissement des inégalités. Sentiment d’absurdité, de s’être fait rouler. Insurrection de travailleurs méprisés qui ne voient pas d’avenir sociétal pour leurs enfants et qui voient que leur retraite va rétrécir jusqu’à la gêne…

Les questions se posent alors autrement : Qu’est-ce qu’on me demande de faire, comment, et qui gagne des fortunes avec ma compromission, ma fatigue, mon corps abîmé de plus en plus prématurément ? « Les entreprises n’ont jamais gagné autant d’argent qu’actuellement » disait Donald Trump, sans vergogne. Aux frais de qui se demandent ceux qui fournissent la force de travail ?

On parle de « perte de sens » au travail, on assiste plutôt à une perte de confiance.

Le sens, il y en a un qui crève les yeux : la concentration de l’argent et des pouvoirs, une subordination très précise des salarié.e.s, terriblement accrue par la « Loi-travail » et les ordonnances Macron. La perte de confiance en la probité du monde politique autant que du patronat est totale; les promesses étaient pipées, les tours de passe-passe des illusionnistes de campagnes électorales autant que de la Communication d’Entreprise sont éventés. La levée du déni de l’exploitation montre une force monumentale que personne n’attendait.

Tout le monde a participé à la construction de la société factice dans laquelle nous vivons, nous connaissons tous le trucage des moteurs, des statistiques, le mensonge organisé pour vendre des produits qui ne servent à rien à des gens qui n’en ont pas besoin, ou pire, des produits de première nécessité empoisonnés. Nous avons tous assisté aux scandales du Mediator, du Levothyrox , du Valsartan, des implants, de Lactalis, de l’alimentation contaminée du bétail, des produits toxiques dans les produits de dialyse, pour ne citer que quelques uns des plus récents … Nous avons tous entendu les conclusion des enquêtes: la quête effrénée des profits et les instances de contrôle corrompues; et nous avons tous constaté que plus le « coupable » était puissant, moins il était puni…

Nous avons tous, au moins une fois, accepté des professions de menteurs, truqueurs, de défenseurs de services publics détériorés, d’arnaqueurs d’assurés pour augmenter les profits, de killers pour satisfaire les actionnaires. Nous avons tous, journalistes, chercheu.se.rs modifié les informations, les conclusions, pour servir la soupe à nos employeurs. Faire ça pour gagner sa vie, c’est terrible. Nous avons assisté au cynisme envers les blessés et les morts de l’amiante, envers les salariés d’Arcelor Mittal, etc. Nous avons employé des mots qui signifient une chose et son contraire, nommant un plan de licenciement un « Plan de Sauvegarde de l’Emploi », nommant une suppression pure et simple de moyens,  « Mutualisation » ou  « Optimisation des services « . Les mots perdent leur sens, s’inversent, comme le prédisait Orwell. « Be Happy » était le mot d’ordre de l’année dans une multinationale d’informatique qui effectuait des plans de licenciements massifs, le ministre de l’intérieur a parlé d’installation d’une « Fan zone » (sic) pour contrôler les manifestants le 1er décembre : cette fan-zone a fait un nombre épouvantable de blessés graves.  « La vôtre sera forcément la plus belle » me dit la FNAC la semaine dernière, (ma quoi, au fait ?), « Bientôt le grand soir » affichait Ikéa il y a quelques jours. Les cyniques surfent encore sur la vague de la « servitude passionnelle » selon la formule de Spinoza.

Nous sommes tous au cœur de cette tromperie généralisée, c’est même sur nous qu’on compte pour la mettre en œuvre. Les machines-outils autant que les algorithmes ne se règlent, dérèglent, truquent pas sans l’ingéniosité de ceux qui les utilisent. C’est au petit personnel qu’on demande de tout planquer aux inspecteurs au moment des visites de conformité ou d’accréditation, de modifier habilement le bilan comptable, à tous les niveaux. Comment a-t’ on pu garder confiance si longtemps ? C’est cela qui est énigmatique, pas la révolte.

Nous ne sommes pas propriétaires des moyens de production, mais nous sommes ses forces. Quand les écailles tombent des yeux collectivement, la force est délivrée de la peur, le rapport de forces change de camp.

L’intelligence collective est bien supérieure à celle d’un expert, surtout s’il ne sort pas de son bureau… Personne n’a vu venir ces nouveaux modes de lutte hors des stratégies syndicales ou de partis. Elles et ils se réunissent, parlent, discutent, se rencontrent, cela ne sera plus jamais comme avant, ni pour ceux qui se sont mobilisés ni pour les autres. Dure leçon  pour ceux qui annonçaient la fin des collectifs.

Les intellectuels, même les militants,  supposément l’avant-garde éclairée des travailleurs, n’en reviennent pas, on est parfois proches de commentaires méprisants : « ils sont manipulés, etc… », comme autrefois ils préféraient ne pas accorder le droit de vote aux femmes, jugées trop influençables. Les militants étaient aussi hors sol, ces personnes étaient là, n’en pouvaient plus et personne ne les voyait. Le mépris, la lenteur à la réaction du gouvernement mais aussi des militants sont proportionnels à  l’oubli du travail . On se préoccupe de tout sauf de la force et de la nature du travail. On glosait sur les méthodes managériales, la fameuse organisation du travail… certains voulaient augmenter encore la productivité grâce au « Team building » (ou à la menace à peine maquillée), d’autres s’inquiétaient en surplomb de la dégradation des corps, comme les hygiénistes du 19ème siècle. Peu de chercheu.se.r.s ne prenaient au sérieux la phrase pourtant la plus courante de la part des travailleurs « Je ne vais plus y arriver ! ».

Quelques intellectuel.le.s bien protégé.e.s par leurs statuts de fonctionnaires de haut grade nous annoncent la fin du travail. Comment peut-on sérieusement ne pas s’apercevoir que pour résoudre le problème du chômage autant que la surcharge délétère quasi-générale des postes de travail, il suffirait de remplacer ceux qui sont partis à la retraite depuis plus de 10 ans et dont on a réparti la charge de travail sur les restants ? Produisant des corps malades et des services et des biens, dégradés de surcroît. « On ne courra jamais le 200 mètres en zéro secondes » prévenaient les québécois il y a vingt ans. Ils n’avaient pas tort, le productivisme à tout crin donne des signes de faiblesse. Le travail humain n’a jamais rapporté autant d’argent. Les Gilet.te.s Jaunes « réfléchissant.e.s » nous offrent une porte de sortie. La saisirons-nous?

Cet article a été publié sur le blog de Lise Gaignard :

https://blogs.mediapart.fr/gaignard-lise/blog/091218/les-travailleurs-sont-fluorescents

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.