Intervention au COLLOQUE DE L’AMPI (Association Méditerranéenne de Psychothérapie Institutionnelle ) 2018

Par Patrick Chemla

« Se former à la rencontre, du protocole à l’être avec »

nous sommes tous des fous dangereux

[1]« le schizophrène crie le silence pour naître au simulacre : sa seule chance de survie. Peut-on créer des lieux qui l’accueillent ; des lieux autres que la Mort, que les musées de la Mort. Comment vivre « avec » ?

L’engagement dans l’espace de la rencontre transférentielle

Le titre du colloque indique un acte de résistance, et le désir d’une formation qui soit à la hauteur des enjeux de la rencontre, de « l’être avec ». On rappellera que cet « être avec » est une traduction du « Mittendander-Sein » concept que nous devons à Gisela Pankow, et dont Oury nous signale dans la postface au livre de Danièle Roulot qu’il était incorrectement traduit par « être ensemble », ce qui lui semble problématique dans la psychose. La nouvelle traduction que nous devons à Marie-Lise Lacas propose « être l’un avec l’autre » ; ce qui est presque pareil. « L’être avec » indique donc une pluralité de registres : l’être qui ne se définit pas si facilement, l’avec qui est quelque peu différent dans une thérapie analytique apparemment à deux mais où il s’agit de créer du trois, et  le fond, le Gründ sur lequel cette rencontre peut avoir lieu.

 Dès lors que nous nommons le Gründ, il s’agit d’un registre préalable à celui du transfert et de l’inconscient freudien, registre de la phénoménologie qui fut la base d’appui philosophico-esthétique des psychiatres du début du 20° siècle, approche aujourd’hui quasiment refoulée en France. Mais Oury nous rappelle dans le début de son séminaire sur les symptômes primaires de la schizophrénie l’importance de cette base pour lui, Tosquelles et la plupart des thérapeutes de psychotiques. A condition d’y articuler la dimension du transfert, ce qui n’a plus rien d’évident de nos jours. Le transfert étant récusé par la « psychiatrie fondamentaliste », concept trop freudien pour être toléré, rejeté vers sa « maison de tolérance » que serait la psychanalyse. Mais comme nous ne sommes plus à une absurdité près, l’analyse serait tout juste bonne » pour « les bleus de l’âme », et « ne faisant plus partie du socle d’enseignement du psychiatre ». Je ne me lasse pas de cette citation du Professeur qui dirige la psychiatrie universitaire de Reims et nous a d’entrée de jeuexcommuniés !

Autre difficulté d’aujourd’hui : les analystes, s’ils ne rejettent plus comme à l’époque récente, la possibilité du transfert dans la psychose, se contentent souvent d’une métapsychologie faisant l’impasse de la phénoménologie. Le toucher, le tact, le sentir, l’ambiance, l’incarnation et nombre d’autres concepts sensibles de l’ordre du pathique sont souvent devenus des mots interdits, car ils nous feraient sortir du registre sacré du signifiant. Le pari de Jean Oury mais aussi bien de Tosquelles, celui que nous tentons, chacun à notre manière de relever et de poursuivre, c’est celui d’entrecroiser ces différents registres, et de ne rien lâcher de cette transmission. Quand bien même nous ne pouvons que réinventer notre praxis, avec les difficultés de notre époque, et avec nos résistances, celles aussi de nos établissements où il n’a jamais été aussi difficile de créer du Collectif au sens de Jean Oury.

L’année dernière j’avais été impressionné, à la lecture du séminaire sur les concepts fondamentaux,  par cette articulation très fine entre les apports de Pankow et ceux de Lacan, mais aussi bien ceux de la phénoménologie à laquelle ils se sont nourris.  J’ai découvert Pankow par le biais de Oury, et de la distinction qu’il ne cesse de répéter entre psychoses hystériques avec morcellement de l’image inconsciente du corps, et schizophrénies où la spaltung, la dissociation disloque l’image inconsciente du corps. D’où sa trouvaille d’un « transfert dissocié » projeté sur des personnes ou des lieux de l’institution, qu’il s’agira de reconnaitre et de décrypter, perlaborer.

 J’ai été étonné que certains  pankowiens, comme Christian Chaput à la Société de Psychanalyse Freudienne soient indignés par la traduction que faisait Oury de gestaltung comme « enforme du grand Autre », ce qu’il a déclaré de façon polémique dans l’après-coup de la projection du « Sous-bois des insensés » au St André des Arts. Comme j’avais abordé la gestaltung par ce truchement, je n’y voyais pour ma part aucune difficulté, mais une belle trouvaille (une traduction/trahison) pour faire entrer en résonnance des registres théoriques hétérogènes. La lecture inlassable du séminaire de Oury  montre pourtant les acrobaties qu’il effectue pour faire entrer la conceptualité de Pankow dans le schéma lacanien du bouquet renversé, construisant peu à peu son immense fresque exposée au musée d’art brut de Villeneuve d’Ascq. J’ai tenté les années précédentes à Reims de reprendre les schémas lacaniens avec les concepts de Pankow en palimpseste, ce que je vous épargnerai pour ce colloque. Ce qui me parait essentiel maintenant, c’est que ce faisant Oury tricote la théorie lacanienne du miroir et du signifiant avec l’arrière fond phénoménologique qu’il n’aura jamais quitté. Et qui constitue la base pour Pankow  formée par Kretschmer, et soucieuse d’entrée de jeu de cette notion « d’image inconsciente du corps ». Elle se relie explicitement au stade du miroir pour préciser les points d’homologie, et surtout les points de distinction avec Lacan, sa proximité avec Dolto avec qui elle fit un contrôle.  Je voudrais insister sur les raisons qui la poussent dans cette direction de travail, et qui mettent Oury dans un dialogue infini avec elle.

S’engager dans le travail psychothérapique avec les psychotiques suppose ce préalable de construire l’espace imaginaire de possibilisation du  transfert, et de là une historicité qui ne surgit que dans cet espace. Encore faut-il s’engager par ce chemin du dedans, « la descente aux enfers »,  et quitter la position de l’observateur, y compris de l’observateur qui sait faire partie du paysage, ce que Lacan souligne quand il formule que l’analyste est dans le tableau.(séminaire sur les quatre concepts). Elle récuse les présentations de malades, ce qui était aussi la position de Oury et d’une nosographie entomologique du dehors, mais aussi d’une posture de certains phénoménologues n’ayant pas le souci du transfert et du soin. Ou ne faisant aucun lien entre la phénoménologie et leur pratique clinique, comme l’un d’entre eux l’a soutenu l’année dernière à St Alban (n’étant pas présent je me fie à ce qu’on m’en a raconté). 

La gestaltung est en fait un concept que nous devons à Hans Prinzhorn, auteur de « Expressions de la Folie », ouvrage inaugural par rapport à l’art brut et pour tous ceux qui s’intéressent aux créations des patients. Littéralement il s’agit déjà de l’idée d’une thérapie par les formes, « forme formante » pour Maldiney, et il était logique que ce concept circule entre Oury, Maldiney et Pankow. Avec une insistance sur la production de formes pour la création de l’espace chez Pankow, préalable à la structuration dynamique qu’elle appelle phantasme , production de l’analyse pour faire surgir de l’imaginaire, des formes et des fantasmes. Il n’y a pas chez elle d’usage univoque de la Loi comme chez Lacan, mais plusieurs registres entre lesquels elle circule avec le/la patiente.

Je voudrais revenir sur la notion d’engagement présente dans mon intitulé. On peut l’entendre de plusieurs manières : engagement dans cet espace du transfert que je viens d’évoquer, mais aussi engagement politique à rebours du mauvais air que nous respirons actuellement. Pas l’un sans l’autre, même si je n’ignore pas le risque de coalescence des registres, et la possibilité d’une confusion qui rendrait compte directement de la psychopathologie à partir du contexte sociopolitique. C’était le risque des années 70, ça l’avait été dans l’après-guerre, et il n’y a aucune raison que ça ne revienne pas sous d’autres formes. Le risque principal actuellement serait plutôt celui de l’apolitisme, c’est-à-dire d’une position droitière, ou bien alors d’allier une posture ultragauche sur le plan politique, sans qu’elle n’ait de répercussion sur la praxis de la thérapie analytique des psychoses.  Se tenir sur le point d’une articulation et d’un « déséquilibre permanent » entre les deux jambes de la Psychothérapie Institutionnelle, ce serait tout un programme pour « une révolution permanente mais lente pour n’abandonner personne en chemin». Assertion drolatique et programmatique  que nous avions attribuée à tort à Tosquelles lors des rencontres de la Criée, alors qu’elle  a en fait émergé de l’imagination fertile de l’auteur de « la méningite des poireaux » (Fréderic Naud).

 Nous sommes « les héritiers sans testament » (H.Arendt) d’une histoire très particulière de l’engagement en psychiatrie. L’histoire qui s’est produite en France à St Alban, de la rencontre entre le mouvement surréaliste, les mouvements d’extrême-gauche, le contrecoup de la guerre d’Espagne et de la résistance antinazie, aura donné un arrière-plan très particulier, très politique à cette approche. Même si les lectures politiques en furent différentes, et quelquefois violemment contradictoires entre communistes du PCF, libertaires et marxistes antistaliniens. Et même à l’intérieur de ces parti-pris politiques, quoi de commun entre Torrubia et Bonnafé ? Horace Torrubia, était un ancien du PC espagnol, parti qui avait décidé de la liquidation effective du  POUM, mais pourtant Tosquelles lui fit confiance au point de  lui confier un temps son fils Jacques pour ses études. Quant à Bonnafé membre du PCF on sait qu’il a produit un mouvement désaliéniste suffisamment puissant pour impulser, dès la Libération la politique de secteur aujourd’hui en voie de destruction, signant hélas le manifeste des psychiatres du PCF dénonçant en pleine guerre froide (en 1949) la psychanalyse comme « une idéologie contre-révolutionnaire », mais poursuivant cependant avec ses camarades le mouvement de révolution psychiatrique. Méconnaissant cependant les clubs thérapeutiques pour privilégier « les potentiels soignants du peuple ». Très belle formule, qui à mon sens effectue un court-circuit sur le travail thérapeutique.

Je peux donner l’impression de ressortir des débats vieillots et périmés : on connait aujourd’hui la réalité du terrorisme étatique voulu par Staline, et hélas aussi par Lénine et Trotski (cf Marc Ferro et Dardot Laval entre autres)! On sait aussi que la psychanalyse issue des Lumières avec son espoir d’émancipation (Kulturarbeit) fondé sur la science et la Raison contre l’illusion religieuse, aura entretenu des rapports complexes avec l’émancipation politique. Il y aura eu cependant un espace politique pour la psychanalyse ouvert par Ferenczi s’engageant avec Bela Kuhn  dans la commune de Budapest, engageant le premier enseignement universitaire de psychanalyse, par ailleurs le premier analyste s’affrontant cliniquement avec sérieux au trauma et à la folie, cela dans une interlocution quelquefois âpre  avec Freud, que seule la mort interrompra. Quoi de commun avec la psychanalyse adaptatrice qui a fait des ravages aux USA, ou avec ceux qui ont théorisé, sous le pseudonyme d’André Stéphane,  Mai 68 sous le titre « l’univers contestationnaire » comme une simple révolte œdipienne contre le père ? On sait depuis qu’il s’agissait de Bela Grumberger et de Janinne Chasseguet-Smirgel, dirigeants de l’IPA, et que leur postérité est assurée en termes de dénonciation  de Mai 68 ! Ou avec nombre d’analystes d’aujourd’hui détachés de toute lecture politique,  surtout soucieux de querelles d’école, quand ils ne sont pas retournés à l’illusion religieuse qu’ils n’avaient peut-être jamais quittée ?

Il me semble donc que nous aurions tout intérêt à nous réapproprier  ces débats et disputes qui ont construit les fondations oubliées  en grande partie par la psychiatrie et la psychanalyse de notre époque.

Pour la psychiatrie DSM le débat est quasi clôt d’avance, puisque toutes les réponses sont dans la référence à l’athéorisme qui aura fait le lit des neurosciences, et des approches thérapeutiques simplistes centrées sur une rééducation des troubles du comportement. On est toujours très surpris du réductionnisme actuel, où la plupart des collègues psychiatres se désintéressent de plus en plus du transfert avec les psychotiques , tous justes bons à être médiqués  puis rééduqués, alors que de nombreux psychanalystes ont déserté les institutions psychiatriques. Je n’ignore pas qu’il existe des exceptions, d’où la trouvaille récente par un patient de la nomination de la FEDEXC (fédération des exceptions), dont l’avenir reste à construire.

Allons-nous être digérés par le Monstre néolibéral au fond du labyrinthe, pour reprendre la métaphore de Castoriadis? Ou arriverons-nous à nous tenir au carrefour, prêts à repartir de plus belle ? 

Cela suppose de construire un rassemblement des énergies créatrices, aujourd’hui dispersées entre de multiples collectifs, dans un moment où tout pourrait nous pousser au désespoir avec la destruction du secteur, la souffrance au travail de nombreux soignants, et les démissions massives de psychiatres qui fuient  un lieu de travail décevant, voire destructeur.

Je voudrais insister sur cette « énergie du désespoir » qui m’aura poussé, à une autre époque, à l’engagement révolutionnaire, et après une salutaire déception vers une révolution permanente de ma praxis, et la construction incessante du centre Artaud. Ce qui n’aurait jamais été possible sans les rencontres multiples que j’ai pu faire : rencontre avec la psychanalyse par le truchement de Jacques Hassoun, précédée d’une sortie libératoire de la tradition religieuse, rencontre aussi avec Gentis, Oury , Tosquelles, Bonnafé etc : toute la bande des fondateurs qui ne prenaient pas de gants pour raconter leurs disputes personnelles et théoriques, et leur profonde amitié malgré tout. Amitié dont parle magnifiquement Blanchot qui fut leur référence commune, ce que je continue à cultiver avec tous les intranquilles  qui sont venus construire le centre Artaud. Il est important d’insister sur cette sortie du religieux qui m’aura également empêché de me convertir à une des religions proposées par le monde analytique, en particulier la religion lacanienne à une époque qui parait aujourd’hui bien lointaine, et à me tourner vers les hétérodoxes et autres hérétiques parlant ou écrivant à partir d’une pratique originale et singulière.   Il me semble important de reconnaitre avec Jean Cooren, qu’avec eux nous nous soutenons d’une « foi laïque » dans l’inconscient freudien.

C’est de cette façon que j’évoquerai ce terme d’engagement sur lequel j’ai hésité assez longuement. La figure du psychiatre engagé, ou de l’intellectuel engagé fait aujourd’huioffice de repoussoir : les temps ont changé ! Et c’est tant mieux, car nous avons à être exigeants sur le sens des mots et les actes qu’ils impliquent. A une autre époque, la simple prise de position dans les journaux et les pétitions, tenait lieu d’engagement pour beaucoup qui se firent « compagnons de route du PCF », découvrant souvent tardivement l’horreur stalinienne.

L’engagement de ceux qui fondèrent la Psychothérapie Institutionnelle fut d’un tout autre ordre. On sait qu’ils ont tenu le réseau de résistance dans l’Hopital Psychiatrique de St Alban, que Bonnafé dirigeait la zone sud, qu’il est allé chercher avec Balvet  Tosquelles dans un camp de concentration, qu’ils ont planqué des juifs et fait des fausses déclarations de tuberculose pour avoir des rations de bouffe supplémentaire etc… Je ne vais pas vous réciter ce qui pourrait devenir une histoire sainte, mais insister sur cette transgressivité subversive- j’en ferai bien un concept crucial de notre méthode-  à une époque propice à la collaboration et à l’abandon des patients à la mort.   Et s’ils étaient réunis malgré ce qui les divisait dans leurs conceptions politiques d’une révolution à venir, ils misèrent sur l’engagement dans une révolution psychiatrique ici et maintenant, sans attendre un quelconque grand soir, un paradis sur terre qui réconcilierait l’homme avec lui-même, ce que dénonçait très tôt Freud dans son livre sur le Malaise dans la Culture.  Si nous voulons faire autre chose que de nous payer de mots, il s’agit de s’appuyer sur des praxis avant tout locales, mais avec la nécessité de nous rassembler : enjeu politique qui s’est toujours accompagné d’une tradition d’hospitalité inconditionnelle. Nous reviendrons sur cette hospitalité qui voisine avec l’amitié sans se confondre avec elle. Au passage une citation de Blanchot que j’ai retrouvé dans le séminaire de Oury (c’est surement Sophie Legrain qui l’a rajoutée) :

« Nous devons renoncer à connaitre ceux à qui nous lie quelque chose d’essentiel ; je veux dire nous devons les accueillir dans leur rapport avec l’inconnu où ils nous accueillent, nous aussi, dans notre éloignement. L’amitié, ce rapport sans dépendance, sans épisode et où entre cependant toute la simplicité de la vie, passe par la reconnaissance de l’étrangeté commune qui ne nous permet pas de parler de nos amis, mais seulement de leur parler, non d’en faire un thème de conversation (ou d’articles), mais le mouvement de l’entente où, nous parlant, ils réservent, même dans la plus grande familiarité, la distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport »  

On entend la difficulté de nous tenir au niveau d’une telle exigence : comment parler de manière amicale, au sens de Blanchot, de cet engagement dans le transfert avec la psychose ? C’est une des difficultés que nous rencontrons actuellement : elle est à la fois tributaire de la structure de tout groupe, mais fortement aggravée par sa congruence avec les impératifs néolibéraux : accélération des flux de patients et du turnover de soignants. Ce phénomène est contemporain de la perte de sens du travail et de la destruction des Collectifs, d’une « privatisation de la vie quotidienne» et d’une « montée de l’insignifiance » que Castoriadis nous a annoncées dès 1996.

Le macronisme serait le symptôme politique actuel de ce moment du capitalisme, frontière poreuse comme on le constate avec la barbarie : la montée de la xénophobie et de tous les racismes, le populisme fascisant d’une partie de l’Europe, et bien entendu l’islamisme qui après avoir détruit en grande part le monde arabe nous confronte à une offensive mondiale. Dans un tel contexte, les perspectives émancipatrices du sujet comme du Collectif paraissent de plus en plus lointaines, ce qui n’est pas une raison pour lâcher prise ! Bien au contraire, le fait de tenir bon sur nos praxis, de tenter de les transmettre aux générations qui viennent pour qu’elles les réinventent, me parait de la plus haute importance. A condition de ne jamais donner l’impression mystificatrice d’un passé héroïsé, laissant croire qu’il y eut un jour une majorité de psychiatres et de soignants engagés dans des pratiques révolutionnaires. Nous étions certes plus nombreux dans les années post 68, mais animés d’utopies ne supportant pas l’épreuve de la réalité vécue. Il me faut donc insister sur l’importance de l’ancrage dans les pratiques, et d’une analyse institutionnelle permanente qui s’appuie sur « l’au-delà du principe de plaisir ». Rien de bien nouveau dans une telle assertion, alors pourtant qu’elle ne cesse d’être démentie sur le terrain.

Une anecdote : peu après la sortie du film « la moindre des choses » de Nicolas Philibert (1996), j’avais été invité comme discutant du film dans un colloque d’Espace analytique. Je me tenais quelque peu intimidé entre Jean Oury et Ginette Michaud, et mon commentaire porta sur la créativité et la prise de risque des soignants qu’on voyait dans le film, soutenue à mon sens par une  éthique de « l’au-delà du principe de plaisir ». Ginette éclata de rire et m’expliqua devant 200 personnes que celui qui se tenait à ma droite (Jean) avait dû lui flanquer une « fessée thérapeutique » alors qu’elle débutait comme jeune psychologue, et animait à la Borde un atelier danse qui lui donnait pas mal de satisfaction. Il l’avait convoquée pour lui signifier la nécessité qu’elle se mette réellement au travail, ou alors qu’elle change de métier ! Ma remarque rencontrait donc cette fessée mémorable, et le fait d’une transmission/formation qui ne s’appuie jamais sur le copinage et la cruauté des bons sentiments. Ce qui nous forme dans l’engagement qui nous porte vers autrui, c’est la rencontre le plus souvent rugueuse d’un réel auquel nous nous cognons répétitivement. Toute formation supposerait  donc un travail du négatif qui n’est possible, supportable que dans un espace d’amitié au sens évoqué précédemment : une amitié sans complaisance qui préserve l’énigme et l’opacité d’autrui. 

Dans ma pratique au Centre Artaud,  j’ai d’abord cru que le groupe de copains pourrait totalement s’autogérer, en générant une direction qui pourrait circuler entre les uns et les autres. Je me suis alors heurté à de vives résistances: le groupe est allé se chercher ailleurs un gourou, un autre interne qui avait toutes les réponses, et suturait ainsi l’angoisse du groupe. Puis je me suis tenu, à mon corps défendant, à cette fonction d’autorité, qu’il s’agit de distinguer autant que faire se peut de la place du pouvoir. Oury insiste de façon répétée sur cette césure entre autoritas et podestas ; même si le collapsus entre ces deux termes est extrêmement fréquent pour des raisons évidentes qui tiennent à l’organisation hiérarchique pyramidale du pouvoir. Il n’empêche : des contre-pouvoirs sont possibles quand ils sont réellement désirés et construits, et le fait d’occuper une place de pouvoir devrait obliger celui ou celle qui l’occupe, à évider cette place pour que ça circule dans le groupe, et que de l’autorité se dégage en acte dans l’effectivité de la praxis. Pour nous à Reims, cela aura impliqué des dizaines de journées de travail et de remise en cause des pratiques de chacun, y compris bien sur la mienne, quoi que je sois évidemment mal placé pour en parler. La difficulté, outre la noise et les rumeurs, c’est avant tout le discours de la plainte et de la projection de la faille intime sur un extérieur prenant en charge la persécution. On peut constater que les directions actuelles s’y prêtent allégrement ; mais si nous voulons avancer, nous avons à mener ce travail de pensée critique à l’intérieur des collectifs, en le distinguant soigneusement de la mobilisation nécessaire contre les politiques destructrices du lien social. Cela peut provoquer des tensions fortes et quelquefois désagréables, en rapport avec le refoulé et le répudié qui viennent sur la scène, ce qui doit se distinguer autant que faire se peut de l’humiliation et de la cruauté. J’en parle d’autant que nous venons de nous y confronter, et que la mise au travail d’une conflictualité peut tout à fait être perçue comme cruelle. Je ne vois pourtant pas d’autre possibilité, quelle que soit la modalité de ce travail critique : faute de quoi la jouissance prise sur le corps ou le psychisme des patients peut se perpétrer en toute innocence. Du moment que le désir soignant serait en jeu, il aurait un pouvoir thérapeutique magique sur autrui. Or nous savons par expérience, et souvent à notre corps défendant qu’il n’en est rien, et qu’une passion mise en jeu par un soignant peut tout à fait procurer des effets aliénatoires : que le patient s’aliène au désir du soignant, ou se mette en position de thérapeute de celui-ci. Searles a beaucoup écrit là-dessus, de même que Winnicott avec ce risque pour le patient d’y épuiser son énergie, et de répéter dans le transfert une situation catastrophique qu’il a connue dans son enfance en soignant des parents dépressifs ou fous. Cela ne veut absolument pas dire qu’il s’agirait de bannir le plaisir au travail, ou de refuser de reconnaitre que nos patients nous soignent ! Il s’agit au contraire d’en être averti pour limiter les risques qu’ils encourent. Mais ce travail implique le risque ! Ce que Oury appelle fort justement la « la passion- travail ». 

Pour conclure je voudrais évoquer la parole d’un intranquille, interviewé récemment dans une émission de radio, expliquant à son interlocutrice qui le questionnait sur sa « guérison », que son état correspondait pour lui au fait de pouvoir s’éloigner tout un temps du centre Artaud, mais en sachant qu’il pourrait y revenir et y retrouver une hospitalité inconditionnelle. Il ajoutait, et ce n’est pas un détail, qu’il était de la plus haute importance qu’il existe une pluralité de lieux qui se tiennent dans une telle disposition.

Winnicott avançait qu’un « chez-soi, c’est un lieu qu’on peut quitter parce qu’on sait qu’on peut y retourner ». Ce serait en quelque sorte l’enjeu crucial : que le Collectif fasse en sorte qu’un chez-soi intime émerge de ce travail transférentiel fondé sur la disparité subjective et « l’être avec ». Cet enjeu constituant le ressort même d’une politique de la folie pour les rassemblements à venir.

Patrick Chemla


[1] Jean Oury  « La psychose, l’institution, la mort » ed Hermann 2008 

Ce contenu a été publié dans Analyses. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.