Éclaircies pour un printemps de la psychiatrie

Par le Collectif de la FedExc

Quelques bourgeons après la réunion de la FedExc

Journée nationale de mobilisation le jeudi 21 mars 2019 à Paris

Parce que nous ne pouvons pas indéfiniment nous laisser écraser sans rien dire après des années d’hiver, centrées sur des questions de finances et de sécurité. Parce que nous, « qui ne sommes rien » – citoyens, psychiatrisés, handicapés, usagers, professionnels, familles et amis- avons bien reçu le message de notre inutilité aux yeux des managers de la Santé (et de bien d’autres). Nous avons décidé qu’était venu le moment pour un printemps de la psychiatrie.

Pendant toute cette période gelée nous avons tenté de ne pas oublier quel était le sens de notre vie, de notre travail, de notre engagement. Certains y ont laissé des plumes, des poils, leur peau, une partie de leur raison, des kilos. Aujourd’hui, après une longue hibernation, nous sommes en pleine forme ! Et nous nous trouvons fort utiles les uns pour les autres. D’ailleurs, nous avons décidé de prendre soin de nous, et de la société dans laquelle nous vivons.

Aussi nous invitons tous les citoyens qui trouvent comme nous que l’auto-détermination et l’émancipation de la personne, de toutes les personnes, et le collectif, c’est quand même drôlement important et qui pensent, comme nous, que le lien humain et la relation à l’autre, sincère et concernée, ça aide.

Le printemps de la psychiatrie, c’est ça !

Au fond, il nous fallait bien partir de quelque part. Mais comme nous sommes un peu poètes, ce que nous appelons vraiment de nos vœux, ce sont mille printemps : le printemps du handicap, de l’éducation, de l’enfance, de la vieillesse, de tous les âges de la vie, de l’aide sociale, de la planète, de la recherche, de la science, de l’hospitalité pour celles et ceux qui viennent d’ici et d’ailleurs, de la médecine, des arts, du travail social, d’une entreprise humaine, de la justice, de la démocratie, d’un commun « du peuple, par le peuple et pour le peuple » … La liste n’est pas exhaustive.

En somme, un rouleau de printemps.

Après quelques invitations de certains d’entre nous dans les médias la semaine passée[1], il est temps, sans doute, de développer ce pour quoi nous œuvrons et ce dont nous nous écartons.

Nous sommes du côté du lien et de la relation, mais de quel lien et quelle relation ?

Un lien humain qui soutienne l’émancipation et pas la normalisation et la mise au silence de la différence. Une relation humaine sincère, chaleureuse et incarnée reconnaissant la conflictualité.

Nous sommes du côté de la science, mais de quelle science ?

Une science qui reconnaisse son incomplétude, qui soit au service de la vérité mais qui ne se prenne pas pour la vérité.

Une science qui ne soit pas aveugle de ses présupposés, qui soit transparente sur la construction des critères de scientificité et de leur relativité : qu’est-ce qui fait science et à un moment donné et quel est le lien entre science et politique ?

Actuellement c’est le chiffre, l’image et la technique qui font science. Si nous refusons de plier nos vies et nos métiers à des évaluations chiffrées, nos corps et nos esprits à des calculs de quantité, si nous refusons de produire en permanence des images[2] pour appuyer nos décisions et choix de vie, si nous refusons de considérer les écrans et les « objets connectés »  comme notre salut, si nous voulons rendre compte de ce que nous faisons à partir de nos corps, de nos actes, de nos liens et de nos paroles, cela signifie tout simplement que nous sommes pour une science humaine et compatible avec notre subjectivité.

Une science qui pense son articulation aux logiques contemporaines de production des savoirs. Comment « mesurer l’impact » et les « biais » des dispositifs de mise en concurrence financière au niveau de la recherche, des publications, des classements et autres « impacts factor » ? Une science humble[3] qui délimite son objet de recherche avec précision et qui n’extrapole pas de façon indue ses résultats ou ses hypothèses. Une science qui soit claire et transparente avec les conflits d’intérêt[4].

Une science indépendante du pouvoir politique dont ceux qui s’en réclament ne tentent pas de se frayer une place parmi les puissants pour avoir des financements ou du pouvoir.

Nous pensons que la démocratie se fonde sur une pratique politique de délibération collective.

Une politique qui se prétend fondée sur la science, comme cela est mis en œuvre, pas seulement en psychiatrie, mais actuellement aussi pour nos enfants au sein de l’Education Nationale, n’est pas la démocratie mais une antipolitique qui transforme les citoyens et les élèves en niches de données pour chercheuses et chercheurs, femmes et hommes politiques en mal d’inspiration et d’humanité.  

Nous sommes autant du côté des institutions que de celui de la désinstitutionnalisation, mais de quelles institutions et de quelle désinstitutionnalisation parlons-nous ?

Nous sommes pour l’égalité et l’émancipation de toutes les personnes. Mais comment y parvenir ? Comme la monoculture appauvrit les sols et uniformise les goûts, nous pensons qu’il faut cultiver une diversité de possibilités afin que chacun puisse tracer son chemin et s’y retrouver.

Aussi, nous rejoignons la lutte pour la désinstitutionnalisation, lorsque celle-ci est émancipatrice et non abandonnique pour faire des économies. Elle doit s’accompagner du développement de dispositions et de conditions de possibilité, dans la cité, pour que la différence soit simplement différente et non une galère au quotidien.

Nous rejoignons aussi la lutte de celles et ceux qui cherchent à faire vivre des institutions vivantes, créatives, qui s’adaptent aux personnes qu’elles accueillent et n’admettent pas uniquement celles et ceux qui s’adaptent. Des institutions proches de la vie des personnes et qui se pensent comme une étape, un épisode qui se doit d’avoir du sens dans la vie de la personne, un sens émancipateur, et pas être une fin en soi. Nous sommes pour des institutions qui pratiquent la délibération collective et la déhiérarchisation de la parole, des institutions qui inventent de la démocratie en acte.

Nous sommes du côté de l’inclusion et de la déstigmatisation mais lesquelles ?

L’inclusion peut être autant une ouverture au monde qu’une violence faite à la personne. Il n’y a pas de vérité absolue dans ce domaine : le milieu ordinaire est simplement « ordinaire », pas plus que cela, il ne faut donc pas lui prêter des qualités extraordinaires.

Comme pour le point précédent, une diversité de possibilité doit exister. Tant pour la scolarité que pour le travail, les éléments suivants sont importants :

-ils ne sont pas une fin en soi, ils ne sont ni forcément sources de souffrance, ni forcément bénéfiques, cela dépend des personnes et des conditions locales ;

-des modalités de scolarité et de travail en milieu ordinaire et en milieu « protégé » doivent exister conjointement, les allers et retours doivent être possibles et faciles, réversibles en permanence en fonction des souhaits de la personne et de sa sensibilité, des différents moments de sa vie ;

-les arguments de ceux qui souhaitent n’être ni scolarisés ni employés doivent pouvoir être entendus, tout comme doit être mise en œuvre la volonté de ceux qui souhaitent aller à l’école et travailler ;

-le milieu protégé doit être réellement protecteur, pas un archipel de lieux de relégation ou d’exploitation d’une main d’œuvre à bas prix ;

-le milieu ordinaire doit se transformer et s’adapter aux travailleurs différents, pas encourager le fleurissement de cabinets privés d’aides à la personne pour normaliser la personne différente ;

-les enseignants et les employeurs du milieu ordinaire et du milieu spécialisés doivent être associés en permanence à l’étude de ces questions, avec les élèves et leurs familles, avec les travailleurs ou ceux qui souhaitent travailler : si l’école est en difficulté, si le travail est en difficulté, comment penser qu’une personne en difficulté y trouvera son épanouissement sans en payer le prix fort ? La logique productiviste et utilitariste doit être âprement combattue.

En résumé, nous pensons que l’école et le travail sont intéressants s’ils libèrent la personne, pas s’ils la forcent à faire semblant d’être « comme tout le monde » et à être docile dans une société défaillante.

L’inclusion dans la cité, dans la culture, la déstigmatisation, doivent signifier l’accueil de la différence comme telle, pas sa mise au silence ou son travestissement en pseudo-normalité agréable aux yeux de certains valides, bien portants, « normaux », « neurotypiques » et autres utiles et adaptés. Le fait d’être différent devrait le moins possible se prêter à l’idéalisation ni à son équivalent inversé, l’infériorisation.

Un accueil de nous tous, tels que nous sommes.

Actuellement, le terme de déstigmatisation est au service du renforcement de certaines pratiques normative, de l’adaptation de la personne en souffrance au cadre imposé. L’envers de cette déstigmatisation falsifiée est une ségrégation augmentée qui se manifeste par toujours plus de personnes malades à la rue, en prison, au cimetière.

Nous sommes pour une augmentation des moyens alloués à la psychiatrie, mais pas pour nous faire acheter.

Le manque de moyens, notamment la réduction incroyable du nombre de professionnels et de lits d’hospitalisation sans compensation en ambulatoire (sans création d’appartements thérapeutiques et de lieux en ville, de dispositifs d’amont et d’aval), encourage des pratiques asilaires : contention, isolement, surmédication.

Le « virage ambulatoire », où il s’agit surtout de virer encore et toujours plus de soignants et d’accompagnants pour dégraisser l’hôpital, est pensé comme un contrôle accru de la personne jusqu’à son domicile pour la forcer à des « soins » qui se résument trop souvent à une prise de médicaments aux effets secondaires importants.

Avec parfois de jolis noms comme l’éducation thérapeutique, on assigne une personne à un destin de psychiatrisé pour toute sa vie !

Alors oui pour une éducation thérapeutique qui permette à la personne de se libérer des professionnels et de faire ce qui lui semble juste pour elle, de se sentir mieux selon sa propre opinion, non pour une éducation thérapeutique dont le principal but est sa docilité.

Nous pensons qu’une augmentation des moyens pour traiter les gens comme des rats de laboratoires ou comme une masse dangereuse à rendre inoffensive ou comme une masse inutile à occuper, à exploiter ou à reléguer ne nous intéresse pas.

Nous voulons une augmentation de moyen, elle est indispensable, pour nous permettre de prendre enfin le TEMPS : temps d’être ensemble, de marcher ensemble, de s’assoir côte à côte, de parler ensemble, de nous écouter les uns les autres, d’être modifiés les uns par les autres.

C’est la relation humaine qui est la base de l’existence, de la société ; elle a besoin de temps pour se déployer.

Plusieurs dates :

–       Journée nationale de mobilisation le jeudi 21 mars à Paris pour lancer le printemps de la psychiatrie

–       Samedi 23 mars : réunion ouverte du TRUC à la Parole Errante avec la FedEXC à partir de 14h

[1] iciencore ici et  et encore 

[2] power points, imageries paramédicales diverses

[3] http://campus-lettres.univ-lorraine.fr/node/367

[4] https://enseignements-2017.ehess.fr/2017/ue/964/

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